Kelly B.: l'interview par Dahlia

Généralement le trajet habituel c’est le modèle qui un jour devient photographe. Toi, on a l’impression que c’est l’inverse, la photographe dans l’âme, qui a fait le modèle par hasard !
C’est un peu ça, j’ai toujours vu ma mère faire des photos et pour que j’arrête d’approcher de trop près son appareil j’ai eu le mien très jeune ce qui m’a permis d’exposer pour la première fois vers l’âge de 10 ans il me semble. Ce n’est que deux ans plus tard que j’ai posé pour la première fois, expérience qui ne m’a pas emballé plus que ça, j’ai passé plus de temps à regarder ce que le photographe faisait qu’à me concentrer sur ce que je devais faire moi, je pense que c’était symptomatique.

Le choix de revenir aussi vite à l’autoportrait, c’est un besoin d’avoir le contrôle absolu sur tes images ? Ou un trop-plein de déception sur les résultats des collaborations dans le rôle du modèle vis-à-vis des photographes ?
Je n’ai pas posé énormément, le peu d’expériences que j’ai eu à ce niveau ne m’a pas déçu mais ne m’a pas convaincu non plus, ça m’a permis de savoir comment ça se passait devant l’objectif ce qui m’a été très utile en temps que photographe. Ca m’a amusé un temps, mais le fait est que je ne suis pas modèle et que je n’aime pas poser en général. Je suis rapidement revenue à l’autoportrait pour des raisons pratiques, parce que je fais ce que je veux, quand je veux et comme je veux et surtout, parce que je manque cruellement de temps. Ce qui de ce fait, m’apporte un contrôle absolu sur mes images.

Quel est ton rapport avec les modèles avec qui tu travailles ?
Ca dépend des modèles. Certains, pas forcément modèles à la base vont venir vers moi pour réaliser un projet précis, avec qui donc, je ne travaillerais qu’une fois, puis il y a ceux, moins nombreux, avec qui je planche régulièrement sur mes propres projets. Dans cette partie plus personnelle de mon travail, je ne considère pas vraiment ces derniers comme des modèles mais plutôt comme des acteurs, je ne leur demande pas de prendre la pose mais de jouer un rôle, ce qui est plus délicat, voilà pourquoi je ne collabore qu’avec peu de personnes à ce niveau. Dans tous les cas, une fois dans le studio, mon modèle est mon partenaire, nous travaillons en binôme, je prends la photo, j’installe un thème, il se charge de le faire vivre.

Ce qui frappe souvent tes visiteurs, c’est l’apparente propreté de tes images qui révèle souvent quelque chose de beaucoup plus impur que ce qu’on pourrait voir au premier abord. Ce paradoxe, c’est quelque chose d’important pour toi ?
C’est surtout quelque chose que je ne maitrise pas et qui finalement est devenue ma marque de fabrique au fil du temps. Je me suis rendue compte que quoique je fasse, la plupart des gens trouvaient toujours un petit coté malsain à mon travail, même quand je fais quelque chose que je crois très simple ou très conventionnel à la base, y a toujours ce « truc ». Etant donné que je suis l’auteur des photos j’y suis forcément pour quelque chose même involontairement, mais à côté de ça, je pense que les gens ont aussi pris un « mauvais » pli car à une époque, je faisais des photos bien plus orientées qu’aujourd’hui. Je ne dirais pas que ce paradoxe est important, mais il me plait.

D’ailleurs, je constate qu’il y a dans tes images une récurrence de l’imagerie médicale et de l’iconographie religieuse. Pourquoi sont-elles aussi liées pour toi ?
Je ne pense pas qu’ils soient réellement liés dans ce que je fais, mais ces deux thèmes ont pour eux d’avoir respectivement deux symboliques qui m’interpellent : la vie et la mort, Dieu et Diable. J’ai trouvé intéressant de les travailler dans l’entre-deux même si, en ce qui concerne la religion, je ne me suis pas faite beaucoup d’amis, les gens qui acceptent Dieu ayant parfois du mal à accepter sa Némésis.

Est-ce qu’il arrive que tu t’auto-censures sur certains shootings par peur de choquer ? Ou parce qu’il arrive que tu te fasses peur à toi-même ?
Je ne me suis jamais faite peur à proprement parler mais pour la série Breath II j’ai été relativement choquée de voir les photos et leur rendu. Définitivement si quelqu’un était entré pendant les prises sans être au parfum je pense qu’il aurait fait demi-tour avant d’avoir hurlé, cela dit, je pense faire une troisième et dernière partie à la série qui n’a pas encore été assez exploitée à mon goût. Il m’arrive cependant de censurer une partie de mon travail quand il risque de choquer dans un mauvais sens les gens. Parfois, je vais peut-être trop loin.

[GENESIS] et [GENESIS]2 sont des séries qui ont vraiment tranché avec le reste de tes photos. On a l’impression que tu as voulu photographier l’Océan comme un personnage à part entière…
C’est un peu ça, mais ce n’est pas moi qui en a décidé ainsi, c’est lui ! Pour [GENESIS] j’ai eu beaucoup de chance puisque ça a été finalement très rapide de faire les images que je voulais, j’étais au bon endroit au bon moment, c’est la seconde partie, l’année d’après, qui m’a fait me rendre compte que finalement tout n’était pas si simple. L’océan change tous les jours comme chacun sait, parfois il fait grise mine, parfois vous vous réveillez trop tard et il est parti bouder mollement à 50 mètres, parfois la lumière est moche et personne n’y peut rien. Pour [GENESIS]2 rien n’a été simple, surtout quand le modèle est capricieux et qu’on ne maitrise aucun élément, mais même s’il a fallu trois semaines en tout, on y est arrivé.

Il me semble que la musique est quelque chose qui t’influence plus encore que le cinéma ou toute autre forme artistique, d’ailleurs [GENESIS] et [GENESIS]2 sont présentés avec une bande-son spécifique. C’est quelque chose qui t’accompagne toujours mentalement quand tu shootes ?
Pour les deux séries, j’ai toujours eu la tête vide. Pour la première parce que c’était salvateur, pour la seconde car il fallait guetter LE moment. Les [GENESIS] sont les résultats de la sublimation de deux sentiments différents et les deux morceaux qui les accompagnent ont aidé au processus, je considère donc qu’ils font partie du projet.

Et quelles sont les séries en cours que tu as envie de poursuivre dans les mois qui viennent en plus de nouveaux projets (si tu peux nous en parler !) ?
Cette année, je me sens bien partie pour un Breath III, comme je le disais, c’est une série que je n’ai pas exploité à fond, je n’ai pas l’impression d’être allée au bout. Un [GENESIS]3 aussi serait le bienvenu, il y a quelques mois que je pense à une nouvelle approche. Pour les nouveautés il est un peu tôt, je n’ai pas encore fait le tri dans mes idées. J’ai tout de même envie de repartir sur des choses moins lisses que celles que j’ai pu faire les deux dernières années.